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Perte de savoir-faire en bureau d’études : ce qui part avec un ingénieur

Le dossier reste, la personne part. Ce qui disparaît n’est pas dans les fichiers : c’est le lien entre eux. Analyse de ce qui se perd réellement, et de ce qui peut être retenu.

Nathan GoutagnyFondateur de NateSystem

Quand un ingénieur expérimenté quitte un bureau d’études, on constate une perte sans arriver à la nommer. Les dossiers sont là, les rapports aussi. Et pourtant quelque chose ne fonctionne plus.

Les quatre types de savoir

Type de savoirExempleDocumentable ?Coût de la perte
Savoir technique formaliséUne méthode de calcul, une note d’hypothèsesOui, et c’est souvent déjà faitFaible · c’est dans les livrables
Savoir contextuelPourquoi cette hypothèse a été retenue sur ce projetPartiellementÉlevé · se reconstitue au prix d’une relecture complète
Savoir relationnelQui décide vraiment chez ce client, ce qu’il n’aime pasDifficilementÉlevé · se reconstruit sur plusieurs années
Savoir d’existenceSavoir qu’un projet comparable a été traité en 2021Oui, et c’est presque jamais faitLe plus élevé · invisible et jamais reconstitué
Tous ne se perdent pas de la même manière, ni au même coût.

La dernière ligne est la plus importante et la plus contre-intuitive. Ce n’est pas une expertise : c’est une information banale, du type « on avait fait quelque chose de proche pour l’hôpital de Roanne il y a quatre ans ».

On ne cherche pas ce dont on ignore l’existence. Ce qui part avec quelqu’un, ce n’est pas ce qu’il savait faire. C’est ce qu’il savait que l’entreprise avait fait.

Pourquoi c’est le plus coûteux

Une expertise technique perdue est visible : personne ne sait plus faire, on recrute ou on forme. Un savoir d’existence perdu ne se manifeste jamais comme un manque. Il se manifeste comme du travail refait, sans que personne ne sache qu’il l’a été.

L’entreprise continue de fonctionner, en repartant de zéro sur des sujets qu’elle a déjà traités. C’est indolore, permanent, et cela n’apparaît dans aucun indicateur.

Ce qu’un entretien de départ peut retenir

Deux heures avec la personne qui part, pendant son préavis, avec quelqu’un qui prend des notes. Quatre questions, dans cet ordre.

  1. Sur quels projets es-tu intervenu ces cinq dernières années ? La liste brute, sans commentaire. C’est ce qui reconstitue le savoir d’existence, et cela prend vingt minutes.
  2. Sur lesquels reviendrais-tu si un cas comparable arrivait ? Le tri par pertinence, que personne d’autre ne peut faire.
  3. Chez quels clients as-tu un interlocuteur réel, et qui décide chez eux ? À consigner dans le CRM le jour même.
  4. Qu’est-ce que tu sais et qui n’est écrit nulle part ? Question ouverte, posée en dernier. Elle produit peu si elle est posée en premier, beaucoup après les trois autres.

La correction structurelle

Un entretien de départ est un pansement : il traite un départ à la fois, et seulement ceux qu’on voit venir.

La correction de fond consiste à ne pas faire dépendre le savoir d’existence d’une personne. Cela suppose que chaque projet livré laisse une trace exploitable (c’est l’objet du retour d’expérience et de la base de références), et que cette trace remonte d’elle-même quand un cas comparable se présente.

Questions fréquentes

Comment éviter la perte de savoir-faire au départ d’un salarié ?
En distinguant ce qui est réellement en jeu. Le savoir technique est le plus souvent déjà dans les livrables. Ce qui disparaît vraiment est la connaissance de ce que l’entreprise a déjà fait, et le contexte des décisions prises. Un entretien de départ structuré retient une partie ; seule une capitalisation systématique à la clôture de chaque affaire traite la cause.
Que faire pendant le préavis d’un ingénieur qui part ?
Prévoir deux heures dédiées, en plus de la passation des dossiers en cours, pour reconstituer la liste des projets sur lesquels il est intervenu, ceux qui méritent d’être revus en cas de consultation comparable, et l’état réel des relations clients dont il avait la charge.
Un wiki interne résout-il le problème ?
Partiellement et rarement durablement. Un wiki suppose que quelqu’un écrive avant de partir, et qu’un autre sache qu’il faut y chercher. Il traite le savoir technique formalisé, qui est le moins menacé, et pas le savoir d’existence, qui est le plus coûteux à perdre.
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